Je suis une étrangère, et c’est une vraie leçon de vie.

Quand on est enfant, on ne prête aucune attention à la couleur de peau des autres. Tout ce que l’on voit, ce sont des copains avec qui jouer. Puis on grandit, et les peaux deviennent des barrières, des histoires, des vecteurs de préjugés. Je suis naturellement très blanche. C’est au point que l’on me demande souvent si je suis malade, ou que l’on me lance « bah alors, faut prendre le soleil un peu ! », sans se douter qu’on m’a déjà fait la vanne 12839 fois. Je ne compte plus les fois où l’on est venu comparer sa peau avec la mienne, pour constater la différence de ton entre nos carnations.

Être blanc, est-ce un pass VIP ?

Je viens d’une petite commune dans le Gard, où Marine Le Pen a récolté 48,17% des voix au second tour des présidentielles, et le Front National 47,61% des voix aux législatives 2017. Autant vous dire que j’en ai entendu beaucoup, des clichés, des préjugés, et des mots emplis de haine. Je n’ai jamais compris pourquoi les couleurs de peau faisaient tant débat. J’étais trop blanche pour beaucoup, autant que d’autres sont jugés trop noirs ou trop basanés. Mais en quoi est-ce important, d’être trop quelque chose ? C’est mieux que pas assez, non ?

Quoi qu’il en soit, malgré ces réflexions, je suis une blanche, châtain aux yeux clairs, et j’ai donc tout de la petite française. On me pense parfois slave ou irlandaise mais, en somme, je suis l’archétype de l’européenne. Aujourd’hui, je vis en Thaïlande, où les gens achètent des crèmes par dizaine pour se blanchir la peau et des lentilles pour avoir les yeux clairs. On trouve des centres de chirurgie dans les centres commerciaux, où l’on vient se faire botoxer ou débrider les paupières. Bref, je vis dans un pays où les critères de beauté sont aux antipodes des gènes de la population.

expatriation Thaïlande
Ma réaction face à cette logique des critères de beauté

Il m’est arrivé de prendre mon scooter et d’aller me perdre un peu en dehors de la ville, et j’oubliais complètement que j’étais la seule blanche au milieu d’asiatiques. J’étais juste un être humain au milieu d’autres humains et, surtout, de paysages sublimes ou curieux. Puis, ce week-end, je suis allée à Pattaya avec 8 autres stagiaires. Et, pour la première fois de ma vie, j’ai su ce que cela faisait vraiment d’être une étrangère.

Être un phénomène de foire : spoiler alert, ce n’est drôle que 10 secondes

Comme une partie du groupe dormait encore, nous avons pris le ferry à 4 pour rejoindre Koh Larn. Nous sommes arrivées sur une plage hyper touristique, envahie par les touristes chinois et indiens. Les chinois se protègent énormément du soleil, au point de se baigner avec des combinaisons de plongée, des ombrelles, des serviettes, etc., tandis qu’il n’y avait que des hommes indiens et qu’eux aussi se baignent habillés. Nous étions 4 filles, toutes blanches, et comme nous étions venues là pour voir la mer, qui est absente à Chiang Mai, nous nous sommes mises en maillot de bain. Très vite, j’ai remarqué quelques appareils photos qui se braquaient sur nous, sans qu’on nous demande la permission, et j’ai commencé à monter le ton. Franchement, qui a envie de finir dans les photos de vacances d’une famille chinoise, en maillot de bain en train de se tartiner les fesses de crème solaire ? Le problème, c’est que nos refus et protestations n’étaient absolument pas écoutés, et les personnes revenaient à la charge dès que nous détournions les yeux. Quand nous sommes entrées dans l’eau, nous avons senti les regards se braquer sur nous, et les gens s’approchaient juste pour nous voir. Nous avions clairement le sentiment d’être au zoo. Les indiens, quant à eux, nous suivaient, se prenaient en selfie avec nous, toujours sans demander (ce qui est la moindre des choses et aurait pu créer un échange). Alors que je discutais avec une copine, dans l’eau, l’un d’eux s’est approché, a lancé un « Hi ! » (salut) auquel nous avons répondu poliment, puis est passé entre nous deux (il n’y avait pas 1 mètre d’espace) alors que nous nous étions un peu écartées de la masse et qu’il y avait plein de place autour de nous, juste pour pouvoir nous observer de près. Au restaurant, des indiens quittaient leur table pour venir nous voir, et comme nous avions encore nos bas de maillot (je rappelle qu’on était sur la plage à Pattaya, et que même le restau est sur la plage), ils nous suivaient quand nous marchions pour nous reluquer. Hashtag malaise.

Point culture

Comme je le disais, en Asie la peau claire pour les femmes est un critère de beauté, tout comme les yeux clairs. Les gens achètent des produits complètement improbables (crèmes à base d’escargot, crèmes blanchissantes, fonds de teints hyper blancs, lentilles de couleur et lentilles pour avoir des iris plus gros) et dépensent des sommes folles pour avoir une apparence plus occidentale. Les thaïs n’en ont globalement rien à faire d’avoir des blancs autour d’eux. Cela fait 2 mois que je vis ici et je n’ai jamais remarqué de comportement similaire à ce que j’ai vécu à Pattaya. Ce sont surtout les chinois qui nourrissent une telle fascination pour les occidentales, même si les thaïs partagent les mêmes critères de beauté. Quant aux indiens, il faut savoir qu’ils sont séparés des femmes à 16 ans, et que même lorsqu’ils sont mariés, il y a une grosse pression sociale au niveau de la sexualité. Je rappelle que nous étions à Pattaya, qui est un haut lieu de la prostitution. Je n’ai pas souhaité écrire sur mon week-end sur place car il n’y a rien de bien pertinent à raconter, si ce n’est qu’il y règne une ambiance très malsaine. Ainsi, comme ce n’est pas très loin de l’Inde, les indiens viennent à Pattaya pour assouvir toutes les pulsions qu’ils ne peuvent pas assouvir dans leur pays. J’écrirai un billet plus poussé sur le sujet, sur la condition de la femme en Thaïlande et la prostitution, je vous demande donc de ne pas juger les faits que je présente ici. En somme, comme les indiens ne sont pas habitués à de tels étalages de chair, ils sont comme des enfants au zoo qui voient des girafes pour la première fois. Bien sûr, en tant que femme, cela me donne envie de vomir que l’on me suive et que l’on vienne me prendre en photo alors que j’ai dit non et que je suis en maillot de bain. Bien sûr que voir que mes copines et moi n’étions soudainement plus que des morceaux de viande est révoltant, et que penser que des femmes sont obligées de se prostituer et de supporter cela tous les jours me fend le cœur. Cependant, il y a toute une culture de répression et de frustration, ainsi qu’un culte de la blancheur, qui explique ces comportements. Le fait de savoir tout cela quand ces faits se sont produits m’a permis de relativiser, même si ce n’en était pas moins gênant.

étrangère
La tête des indiens, en découvrant les 4 seules blanches de la plage (en maillot, en plus)

Pourquoi je vous raconte tout cela ?

Je n’écris pas du tout cet article dans le but de dire « Oh mon dieu, regardez comme les chinois et les indiens ne savent pas se tenir ». Je l’écris simplement pour dire que l’on est tous l’étranger d’un autre. Pour dénoncer des facteurs culturels qui placent un type de peau au-dessus des autres et un genre en dessous de l’autre. Pour expliquer toutes ces petites choses qui font que l’on devient tout à coup un objet de curiosité pour les autres au lieu de se fondre dans la masse. Je suis une femme et je suis blanche, et sur cette plage de Koh Larn cela faisait de moi un phénomène de foire. Le reste du temps, j’oublie complètement qu’il y a une différence physique entre les thaïs et moi. Même si je travaille majoritairement avec des blancs, quand je suis dans la rue ou au restau, je ne sens aucune différence de traitement entre les thaïs et moi. Je n’ai pas l’impression d’être mise à l’écart car je suis une étrangère, et je n’ai pas le sentiment de devoir faire plus attention à moi car je suis une femme. Pour tout vous dire, je ne me suis jamais sentie autant en sécurité qu’en Thaïlande. Je ne réfléchis absolument pas à la longueur de ce que je porte, et comme il fait très chaud, je ne me gêne pas du tout pour porter des shorts ras les joues. Je me balade seule absolument partout et je ne me suis jamais sentie en insécurité, contrairement à la France où mes copains me raccompagnaient quasi systématiquement après les soirées. Et j’adore cela, car je déteste l’idée de devoir être avec un garçon pour me sentir en sécurité dans la rue. Je sais que cela hérisse ma mère quand je lui dis que je rentre à 5 heures du matin toute seule, mais j’ai le droit de marcher dans la rue comme n’importe qui. Je suis un être humain libre, dans un pays libre et je ne vois pas pourquoi je devrais me sentir moins en sécurité qu’un autre juste parce que je n’ai pas de pénis. J’adore être seule et me balader seule, rien ni personne ne m’en empêchera, et c’est cette liberté totale que j’adore en Thaïlande. Pourtant, sur cette plage, j’ai clairement perçu toutes les barrières qu’il existait entre ces hommes, ces familles, et notre petit groupe. Et je trouve cela tellement dommage qu’en 6 millions d’années d’existence, l’humanité n’ait toujours pas trouvé le moyen de passer outre toutes ces différences qui pourraient nous lier, par la curiosité et la soif d’apprentissage, mais qui ne font que nous opposer.

Le fin mot de l’histoire

Je n’écris pas cet article pour véhiculer une morale quelconque, et encore moins pour juger une culture. J’avais juste besoin d’écrire sur cette expérience car, pour la première fois de ma vie, je me suis sentie comme une étrangère. Être un objet de curiosité est très surprenant et dérangeant, car tout à coup on se sent vraiment diminué, on n’est qu’un objet que l’on peut photographier, pointer du doigt et approcher pour observer. J’écris cela car j’ai du mal à comprendre comment le poids de la culture peut être si prégnant que ces gens ne sont pas venus nous parler pour de vrai et nous poser des questions, si nous les intriguions autant. Je suis plutôt du genre à m’en fiche un peu de tout ce que font les autres. Tant qu’ils ne font de mal à personne, ils peuvent bien s’habiller, aimer, parler et faire ce qu’ils veulent. Or, il est évident que le monde ne fonctionne pas comme cela et que ce n’est pas près de changer.

Captain obvious
« Merci Captain Perspicacité »

Je crois sincèrement que le voyage est la meilleure manière de lutter contre le racisme. Devenir l’étranger d’un autre, découvrir d’autres cultures, c’est le moyen idéal de faire tomber ces barrières qui nous opposent et peuvent vite transformer autrui en phénomène de foire. Je suis peut-être une grande idéaliste, mais j’ai envie de croire qu’il est possible d’outrepasser toutes ces différences si l’on prend le temps d’essayer de les comprendre. Bien sûr que c’était agaçant de se retrouver dans une telle position à Pattaya, et bien évidemment qu’en temps que femme je trouve révoltant qu’un groupe d’hommes me traite comme un morceau de viande parce qu’ils ne sont pas habitués à voir des bikinis. Cependant, le fait de connaître un peu leur culture, tous les enjeux sociaux qui étaient sous-jacents à leur comportement, cela m’a permis de comprendre ce qu’il se passait au lieu de simplement m’offusquer. Et j’aimerais que les gens comprennent que nous sommes tous l’étranger d’un autre, que nous avons tous des croyances et des coutumes qui semblent complètement absurdes à d’autres. Si l’on ne veut pas être jugé, ni rejeté, pour ce en quoi l’on croit, ce que l’on aime et ce que l’on défend, alors il ne faut pas juger et rejeter les autres parce que leurs croyances, leurs amours et leurs valeurs diffèrent des nôtres. Au lieu d’avoir peur des étrangers, ignorez simplement la couleur de leur peau, le pays de leurs ancêtres ou le dieu qu’ils prient. Souvenez-vous simplement qu’ils ont 2 yeux, des rêves et 1 cœur comme vous. J’aime à croire que les gens sont comme les livres. Nous avons tous une histoire, certaines ne nous plaisent pas tandis que d’autres changeront notre vie, mais l’essentiel est de ne pas se baser sur la couverture.


C’est un article bien plus long que ce que j’avais prévu d’écrire, mais j’avais beaucoup à dire. Je tiens à préciser que je songeais depuis un moment à vous parler de ce que ça fait de quitter son pays et de devenir un étranger, quand on s’est toujours senti en territoire conquis. Mon week-end à Pattaya n’a été qu’un prétexte pour l’écrire, car j’avais des situations beaucoup plus concrètes et marquantes à vous exposer.

Parler de couleur de peau et de racisme n’est pas un sujet évident, il peut vite engendrer des polémiques. Je compte sur vous pour ne pas juger les faits que j’expose, moi-même je ne le fais pas, et surtout pour ne pas en profiter pour dénigrer une culture ou une nationalité. Aux vues des évènements récents, j’avais vraiment envie de véhiculer un message d’amour et d’ouverture. C’est peut-être mon côté rêveuse invétérée et idéaliste endurcie, mais j’ai envie de croire que c’est un idéal qui est loin d’être inatteignable. Comme le disait Gandhi « Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde ». C’est une devise que j’essaie d’appliquer au quotidien. Au lieu de se dire que quelqu’un fera le bien à votre place, n’oubliez pas que vous êtes quelqu’un et agissez. Le monde regorge de merveilles incroyables, de cultures surprenantes et de paysages sublimes. Sortez de votre zone de confort et allez à la rencontre de l’autre. Apprenez avant de juger. Aujourd’hui, je suis une étrangère et c’est la plus belle leçon de vie que je pouvais espérer recevoir.

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8 Comments

  1. Lifestyle Ade

    août 22, 2017 at 6:21

    En lisant cet article 2 sentiments ressortent : la colère. Colère parce que j’aimerai que tout le monde puisse penser de la même manière que la tienne. Colère, car j’aimerai que tout le monde puisse vivre sa vie comme il l’entend sans être jugé, critiqué ou mis à l’écart parce qu’il a des pratiques differentes des nôtres. La différence fait la force ❤
    Et l’espoir, car quand je vois ce genre d’article je me dis que rien n’est perdu. Alors merci Pauline ! ❤

    1. paulineperrier

      août 23, 2017 at 6:02

      Merci pour ton retour. J’aimerais tellement que plus de gens pensent pareil aussi… Mais je pense que la nouvelle génération est plus ouverte et n’hésite pas à hausser le ton, à se faire entendre. A termes, qui sait…

  2. Françoise Heurion

    août 22, 2017 at 11:06

    Joli texte , fruit d ‘ une grande sensibilité .

    A un degré un peu moindre , c’ est à peu près ce que j’ ai ressenti , et ressens encore parfois , pauvre Belge venue vivre dans le Gard ! J ‘ ai souvent pensé aux  » Lettres persanes  » de Montesquieu : Comment peut-on être Persan ? Tu remplaces Persan par Belge , Chinois , blanc , jaune , noir etc … Tu es toujours une bête de foire , un animal de zoo .

    Bises , Françoise

    1. paulineperrier

      août 23, 2017 at 6:04

      Merci pour votre retour Françoise. Ah le Gard, c’est quelque chose ! J’espère que l’on étudie encore les Lettres persanes à l’école, et que ces textes seront étudiés encore longtemps. Montesquieu avait déjà tout compris.

  3. travellingwithannabelle

    août 23, 2017 at 8:11

    Je comprends tellement ton ressenti …
    En Thaïlande, les chinois voulaient faire des photos de ma sœur et moi en bikini … Tres déstabilisant et pourtant je me considère tres ouverte, et je rigole de beaucoup de choses.
    En Inde, en plein Delhi, où j’étais pourtant vêtue d’un jean et d’un tee shirt, je me faisais mitrailler de photo … De quoi mettre effectivement mal à l’aise … Et je ne suis pas blonde … Tu as beau dire non, ils reviennent à la charge … Malheureusement les indiens sont abîmés par les images de films pornos à l’occidentale par exemple, et se font une sale image de la femme. Du coup pas le même rapport à la sexualité comme tu l’expliques si bien, même mieux que moi …
    Mais malgré ça j’ai passé un excellent voyage, et presque l’un où j’ai le plus de beau souvenir …
    De plus ton article est tres bien écrit !

    1. paulineperrier

      août 23, 2017 at 4:27

      C’est tellement gênant quand on le vit ! Merci d’avoir partagé ton expérience. Comme tu le dis, malgré ces évènements, cela n’empêche pas de passer un bon voyage !

  4. Pourquoi Chiang Mai est la Meilleure Ville où Habiter ?

    septembre 5, 2017 at 11:55

    […] je vous l’expliquais dans mon dernier article, je me sens complètement fondue dans la masse alors que les autres stagiaires et moi sommes […]

  5. Visiter Bangkok en 2 jours, c'est possible ! Mais que faire ?

    octobre 5, 2017 at 6:46

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