Quand les études signent la mort de la créativité

Depuis toute petite, j’ai toujours été une élève type Hermione Granger plutôt que Ducobu. Souvent première de la classe, je me tortillais sur ma chaise en attendant d’être interrogée et j’étais abonnée aux dispenses allergique aux cours de sport . Bref, un vrai cliché. Ma matière préférée était le français, parce qu’on pouvait lire en classe, que les devoirs à la maison étaient de dévorer des livres et, surtout, parce que l’on devait faire des rédactions. Non mais, imaginez le rêve : mes devoirs consistaient à faire ce que j’aimais le plus au monde, que j’aurais fait pendant mon temps libre de toute façon, et en plus cela me rapportait des bonnes notes.

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L’élève modèle par excellence, quoi.

Toutefois, je ne me suis jamais sentie à ma place à l’école. J’éprouvais un sentiment de décalage avec les autres et cela s’est accentué au collège. Je ne m’intéressais pas aux mêmes choses que ceux de mon âge, je vivais le nez fourré dans les bouquins, j’écumais les rayons de la bibliothèque municipale au lieu de passer l’après-midi avec des copines. En troisième, les profs ne parlaient plus que du brevet des collèges et je n’avais plus le sentiment d’apprendre pour ma culture, pour mon plaisir, mais juste pour passer un niveau, un peu comme un cheval à qui l’on demande de franchir une haie.

Je suis entrée au lycée démotivée. Je trouvais toujours de l’intérêt dans les matières enseignées mais je n’avais plus le goût du travail. J’avais le sentiment de devoir recracher des leçons apprises par cœur, j’étais frustrée que l’on n’attende pas plus de réflexion de ma part. Heureusement, on nous demandait encore des rédactions et certaines matières permettaient de faire des dissertations (oui, je fais partie de ces masochistes qui prenaient plaisir à faire des dissertes). Je pense que c’est ce qui m’a motivée à ne pas baisser les bras. En première, un prof m’a dit que j’avais le potentiel pour tenter Sciences-po, alors mon esprit de compétition s’est réveillé, je suis redevenue première de la classe, le bachotage n’était plus une horrible corvée car, désormais, il incarnait  un moyen d’atteindre mon objectif. Je n’avais qu’un but : obtenir mon bac avec la meilleure note possible et réussir mes concours pour intégrer enfin une filière que j’aurais choisie, dans laquelle je pourrais m’épanouir et, surtout, réfléchir.

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Ainsi, je me suis présentée au bac avec 70 points d’avance, pour l’obtenir avec la mention très bien. Après avoir raté Sciences-Po d’un point, je suis entrée en Hypokhâgne (classe préparatoire littéraire). Là, j’ai trouvé des élèves qui parlaient la même langue que moi, qui partageaient la même passion de l’apprentissage. J’étais face à des profs passionnés, j’apprenais des choses extraordinaires (sauf le latin, le latin et moi ne seront jamais potes, je vous le dis). Alors oui, c’était dur, parce qu’il y avait 4 heures de dissertation chaque samedi matin, puis 6 heures tous les vendredi durant mon année de khâgne, qu’au milieu il y avait les khôlles, les chapitres entiers de grammaire et de vocabulaire anglais ou espagnol à apprendre, les exercices à faire. En outre, durant la khâgne, je préparais les concours d’école de commerce, alors il fallait parfois ajouter 3 à 4 heures d’examen supplémentaires le samedi matin, après les 6 heures de la veille, puis les cours en rab pour s’y préparer. Mais je n’ai jamais été aussi heureuse de me lever le matin pour aller en classe. Parce qu’en face de moi, j’avais des profs passionnés, qui me parlaient d’adulte à adulte, qui soutenaient les projets de chaque élève, qui s’investissaient à 200% dans notre progression. J’ai notamment eu la chance d’avoir pendant deux ans une prof de français hors pair, à qui je dois énormément.

C’est aussi en prépa que j’ai perdu tout intérêt pour les notes. Je me fichais d’avoir 6 tant que la fois d’après j’avais au moins 7. Tout ce qui importait, pour moi comme pour les professeurs, c’était de progresser. Et c’était bon parce que, franchement, c’est ça le principe des études ! Quand la pression était trop lourde, que mon cursus me semblait trop dur, je pensais à mes concours, au fait que ce n’étaient que quelques sacrifices à fournir pour intégrer une grande école, pour faire ce que je voulais de ma vie. Sauf que j’ai intégré une grande école de commerce pour de bon, et les études ont repris leur goût d’ennui.

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« Qu’est-ce qu’il se passe ? » / moi, me demandant comment on peut s’ennuyer autant à un tel niveau d’étude.

J’ai débarqué à Toulouse sur un nuage, prête à devenir une pro du marketing et à vivre la vie de Working-Girl dont j’avais toujours rêvé. Je savais que le cursus serait beaucoup plus chill qu’en prépa, mais je n’étais pas préparée au vide auquel j’allais me confronter. Je suis passée de la classe conviviale d’une trentaine d’élèves, où l’on débattait et échangeait sans cesse, où les profs étaient dynamiques, passionnés et passionnants, à des amphis où les profs lisaient un powerpoint. Les rangées d’élèves constituaient un mur d’écran d’ordinateur et les cours étaient tellement plats que personne ne prêtait vraiment attention à ce qu’il s’y passait. Aujourd’hui, on me demande de valider mes examens en cochant les cases d’un QCM qui sera corrigé par une machine. Les projets sont des projets de groupe où il est difficile de s’épanouir et d’évoluer, surtout quand, comme moi, on a un féroce besoin d’autonomie et d’indépendance.

Je suis en master et je me rends compte que j’ai passé ma vie à me dire « allez, encore un effort, une fois que tu auras obtenu ceci/cela tu étudieras enfin ce que tu aimes ». Sauf qu’il n’y a plus rien à viser, si ce n’est le diplôme, l’espoir de trouver un travail plus stimulant que ce que j’apprends actuellement. Ne vous méprenez pas, j’adore mon école, les gens que j’y ai rencontré, je suis fière de certains projets qui j’y ai mené, en revanche je n’ai plus de plaisir à me lever pour aller en cours le matin. Parfois, je suis carrément démoralisée car je sais que je vais m’asseoir dans un amphi où l’on va me réciter un powerpoint que j’aurais aussi bien lu toute seule, et que je vais donc passer tout le cours à faire autre chose pour ne pas mourir d’ennui.

En prépa, j’écrivais peu mais ce n’était pas grave car les cours étaient stimulants, on exigeait que je fournisse une réflexion et que je fasse preuve de créativité lors des oraux. En école de commerce, l’écriture est devenue aussi vitale que difficile. J’en ai besoin pour fuir cet univers trop réaliste, mais il est difficile de laisser libre cours à son imagination quand on est en mode automatique toute la journée, que l’on s’habitue au vide, à l’application de méthodes toutes prêtes pour résoudre des problèmes. Quand il faut rendre six projets de groupe en deux semaines, le temps se fait précieux également, et il est presque impossible de le consacrer à l’écriture. Alors je sacrifie quelques heures de sommeil pour ne pas délaisser l’écriture, pour ne pas achever ce qu’il reste de créativité dans ma vie. Sinon, j’ai le sentiment que, moi aussi, je deviendrais creuse.

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« Bienvenue à l’université »

Cet article a été écrit dans le cadre d’un challenge d’écriture lancé par le Café des blogueuses. Je vous propose donc de découvrir trois blogs que j’aime :

Mum on the road : Une maman qui n’a pas froid aux yeux et qui est partie en road trip en Asie, avec son mari et son bébé !

Discove-rin : Le blog de Marine, une super blogueuse lifestyle qui aime découvrir le monde.

Mlle Cup of tea : Toujours au courant des dernières tendances !

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10 Comments

  1. discoveRin

    mai 5, 2017 at 8:54

    Punaise, quel parcours, je ne savais pas ! Chapeau pour le bac avec 70 pts d’avance, et trop dommage pour le point raté pour Science-Po, ça devait être frustrant sur le moment !
    Je partage ton sentiment concernant les études. Ce n’est pas stimulant, on apprend des théories par coeur sans chercher à les discuter, on nous demande des dossiers bateaux et sans aucune profondeur, j’ai perdu goût aux études (si je l’ai eu un jour, je n’ai pas eu ta passion pour les dissert’ ahaha), mais bon. J’ai hâte de finir et d’enfin travailler sans me dire qu’une fois le boulot fini, je dois étudier ou rédiger des dossiers !
    Merci de la mention de mon blog aussi 🙂

    1. Pauline Perrier

      mai 5, 2017 at 8:51

      Pour sciences-po je n’ai aucun remord, je serai passée à côté d’une énorme partie de ce qui constitue ma vie aujourd’hui, et je suis très heureuse de tout ce qui a pu ce passé au cours de ces quatre dernières années. Mais j’avoue que, sur le moment, c’est un peu les boules ah ! ah !
      En effet, on a souvent le sentiment de faire du vent, et quand on rentre il faut souvent encore se consacrer aux devoirs et donc il est difficile de faire autre chose qui nous plaît plus (après je ne vais pas me plaindre, je suis dans une filière où ces périodes de rush restent ponctuelles).

      1. discoveRin

        mai 7, 2017 at 8:58

        J’imagine, vu comment tu as eu l’air de t’être épanouie dans ta prépa littéraire. 🙂 Mais oui voilà sur le moment ça devait mettre la haine, à un point près ! J’ai connu ça pour un examen de Japonais (pour la certification de niveau), c’était à 12pts près mais j’ai eu le même sentiment x)
        Oui c’est ça, c’est frustrant en quelque sorte de tout donner alors qu’on n’a pas tant l’impression de s’instruire 😦 Moi je suis obligée de me forcer avec le mémoire, si je m’écoutais je ne ferais rien de mes journées, enfin si, mes passions !

  2. Manayiiin

    mai 7, 2017 at 9:57

    J’admire ta ténacité dans ton travail, et ton envie d’apprendre ! J’imagine comme la vie étudiante que tu décris ne doit pas être très stimulante pour un esprit curieux et créatif comme tu as l’air d’avoir. L’idéal c’est d’avoir des projets et de ne pas les perdre de vue (ce que tu as l’air de faire avec brio ^^). Mais je comprends, durant ma scolarité ma créativité s’est sentie délaissée et je ne me suis presque jamais sentie stimulée. J’étais pourtant une bonne élève, mais j’ai toujours eu besoin de trouver du sens à ce que je fais, de créer par moi-même, d’avoir des projets concrets, de satisfaire mon esprit curieux d’apprendre – mais pas du « bête » par coeur. Et puis comme tu le dis, je trouve ça vraiment dommage qu’on n’attende pas plus de véritable réflexion de notre part, en tant qu’élève. Enfin bref, je pourrais écrire un roman sur « l’école », mais j’ai beaucoup apprécié ton article !

    1. Pauline Perrier

      mai 8, 2017 at 6:10

      En effet, je pense que ce sentiment est partagé par beaucoup d’élèves et que les réformes mises en place ces dernières années ne font qu’accentuer le problème en rendant l’école toujours plus creuse. Il faudrait que de vrais changements soient instaurés…

  3. Grâce Minlibé

    mai 7, 2017 at 10:27

    Eh ben ! Quel génie littéraire ! Ce haut parcours me rend silencieux ! J’espère que tu finiras vite tes études et que ta vie professionnelle te permettra d’exprimer ta créativité

    1. Pauline Perrier

      mai 8, 2017 at 6:09

      Oula ! On est loin, très loin du génie littéraire ah ! ah ! Merci pour ces encouragements 🙂

  4. eliettelf

    juillet 26, 2017 at 5:45

    Très bel article. Pour ma part j’ai vécu les choses très différemment jusqu’au lycée et la compétition me faisait peur. À ce moment là je n’ai pas voulu faire prépa et j’ai postulé à des écoles de commerce post-bac. Mais c’est aussi pendant mes années d’études supérieurs que j’ai eu envie d’apprendre toujours plus et de passer des heures à progresser. Malheureusement les écoles de commerce ne sont pas stimulantes et on ne pousse pas les élèves à se dépasser. Désormais j’ai fini mon master 2 mais je continue à chercher tous les moyens d’apprendre. Je lis beaucoup et qui sais, peut être un jour, je reprendrais les études…

    1. Pauline Perrier

      juillet 26, 2017 at 6:15

      Je comprends, clairement les écoles de commerce sont loin d’être stimulantes à ce niveau là et c’est pourquoi je ne regrette absolument pas ma prépa. Mais quand on arrive en école de commerce, ce vide est vraiment dur à remplir, et je ne me suis jamais autant ennuyée sur le plan scolaire (mais pas social, ahah, bien qu’à force j’étais lassée de vivre toujours le même type de sorties).
      La lecture est le meilleur moyen de combler cette soif de connaissance, mais le voyage, les musées et les documentaires aussi ! Quand on est curieux, on peut apprendre de tout, partout, et de tout le monde.
      Merci pour ton témoignage et je te souhaite de trouver une voie qui te passionne !

      1. eliettelf

        juillet 26, 2017 at 1:18

        Oui j’espère la trouver aussi. Pour l’instant j’écris sur mon blog et je me nourris d’Arte et de France Culture. J’aimerais tellement que l’éducation nationale nous encourage à être différents et nous pousse à chercher, à connaître, à découvrir. Pour l’instant j’ai l’impression qu’on nous apprend encore à être de petits soldats en rang où le but est de passer des niveaux comme tu le dis très justement dans ton article… très bonne journée à toi aussi!

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