« Elle risque de s’ennuyer sur ce poste »

D’aussi loin que je m’en souvienne, l’ennui a toujours fait partie de moi. Je me revois assise au milieu des escaliers, dans ma maison d’enfance, à ruminer parce que je ne savais pas quoi faire de mes dix doigts. Frustrée parce que j’étais seule pour jouer. Passer d’une activité à une autre sans jamais être rassasiée.

Cet ennui était pour moi comme une ombre, un ami imaginaire qui ne me quittait jamais. Loin de le craindre, je l’acceptais. Il appartenait à mon petit univers de petite fille vivant dans un petit village.J’ignorais tout de ce qui existait au-delà de la RN113 et, souvent, je me perchais à ma fenêtre en imaginant combien ma vie serait différente une fois que j’aurais grandi. Une fois que je serais en mesure de conduire, de m’élancer sur d’autres nationales et d’explorer d’autres territoires. D’autres terrains de jeu. Mais le fait est que j’ai grandi, parcouru le monde, et que l’ennui ne s’est pas arrêté à la limite de mon petit village. Fidèle au poste, il m’a suivie où que j’aille. Et j’ai parfois commencé à le craindre, parce que le vide me donne le vertige. Parce que mes responsabilités d’adulte semblaient étouffer la créativité qui autrefois m’aidais à le combler.

Comment mon ami imaginaire est devenu mon Némésis ?

Enfant, l’ennui était le héros de tous les possibles. Puisque rien de ce que je possédais ne répondais à ma faim de stimulation, j’étais libre de tout inventer. D’assembler les idées, fusionner les jeux, réinventer les règles. On aurait pu m’offrir un magasin de jouets que cela n’aurait pas suffi à me rassasier. Mon cerveau n’avait pas de bouton pause – croyez-moi, ma mère l’a souvent cherché – et les idées s’entrechoquaient au point de m’épuiser. J’étais une enfant sensible, qui avait parfois du mal à canaliser toute cette agitation qui prenait place dans sa tête. Les histoires sont devenues mon propre jeu de simulation, une sorte de SIMS sans limites où je pouvais incarner Dieu – et, surtout, que ma volonté soit faite ! Les personnages ne connaissaient pas les limites qui régissaient mon petit monde, les univers que je créais n’avaient pas à subir les mêmes lois physiques que celui dans lequel je vivais. Avec l’écriture, je parvenais à canaliser cette faim dévorante de découvertes, d’aventures, de plus – toujours plus. C’était plus facile pour moi d’exister dans ces réalités alternatives, parce qu’au moins j’en comprenais les règles. J’étais à ma place, là où j’avais souvent l’impression de jouer un rôle dans la réalité. Cet ennui qui me frustrait était en réalité le ciment qui me servait à construire des mondes enchantés.

Movie gif. Jeff Bridges as The Dude from The Big Lebowski does not abide, alone and bored, rocking his leg back and forth. He leans back against a couch, scratching his head.

Quand les études ont mangé l’ennui

Mais en grandissant, ce ciment s’est effrité. J’ai cherché la stimulation à travers un parcours académique d’excellence. J’avais faim de savoir, faim de défi. En classe préparatoire, je me sentais enfin à ma place, comme un Beluga qui aurait grandi dans un étang et qu’on aurait enfin remis à la mer – je n’ai aucune idée d’où je pars avec cette métaphore. Toujours est-il que l’ennui a commencé à s’effacer, parce que j’avais des heures de cours chargées, puis de khôlles à préparer, et 4h de dissertation chaque samedi – 6 heures chaque vendredi en deuxième année, suivies de 3 ou 4 heures le samedi parce que j’avais décidé de préparer le concours des écoles de commerce en plus de l’ENS histoire qu’on rigoooole – EST-CE QU’ON S’EST PAS BIEN MARRÉ AVEC TOUTES CES DISSERTES HEIN ? EST-CE QUE C’ÉTAIT PAS TROP CHOUETTE TOUTES CES CRAMPES AU POIGNET ? En parallèle, j’étais devenue un vrai papillon social, toujours de sortie : j’avais 18 ans et je vivais seule, bien loin de la RN113 qui avait longtemps délimité mon champ des possibles. Comment s’ennuyer ? Même une fois installée à Toulouse, en école de commerce, j’avais beau trouver les cours terriblement creux à côté de ce que j’avais connu en prépa, l’ennui n’était plus qu’une ombre lointaine. Je cumulais les activités associatives, les groupes de copains, les projets et les sorties. J’ai créé ma micro-entreprise en licence pour ne pas avoir à travailler à MacDo, parce qu’une opportunité s’est présentée et que j’ai compris que mon amour des mots pouvait payer des factures. J’ai publié 2 romans. J’ai su m’occuper. Noyer mon esprit pour ne plus l’entendre cogiter. Avec toutes ces activités, la petite fille qui ruminait assise au milieu des escaliers n’était plus qu’un fantôme.

Plus, toujours plus d’activités – surtout, ne pas respirer

En césure, je suis partie à Chiang Mai pour bosser dans une agence de SEO qui avait plusieurs pôles d’activités. Ceux qui me suivent depuis longtemps – au moins 5 ans – ont pu lire mes expériences en Thaïlande et comment ce séjour m’a transformée, notamment en décuplant mon goût de la bougeotte. J’ai commencé en tant que Chef de Projet E-Commerce, d’abord sur une marque existante, où j’ai pu développer mes propres produits (dont un fer à boucler que j’ai créé de A à Z !), puis en créant ma propre marque de coupes menstruelles pour l’entreprise. J’ai développé le produit, sourcé les fournisseurs en France, créé le site e-commerce, géré tout le branding de la marque. En 2017, nous étions 3e des ventes sur Amazon. Si je ne donne aucun nom de produit, c’est que je n’ai jamais fait ça pour moi. J’étais un véritable électron libre, à qui on avait donné carte blanche pour créer, et je me suis incroyablement amusée à développer tous ces articles pour l’entreprise. Et vous l’aurez compris… Avec tous ces projets, l’ennui n’existait plus dans ma vie. J’étais constamment en voyage ou en train de développer une nouvelle idée. Je pouvais toucher à tout, être autant dans l’opérationnel que la stratégie, et pour la première fois je me projetais sereinement dans le monde du travail. Moi qui avais toujours craint d’être rivée à un bureau, obligée de tenir en place de 9h à 18h, on voyait dans mon cerveau agité une véritable mine à projets. J’éprouvais une reconnaissance infinie envers l’entreprise qui m’avait donné ma chance, et j’espérais connaître ce sentiment longtemps.

Im Free George Costanza GIF by HULU

Devenir étudiante / dirigeante d’entreprise, parce qu’un seul rôle à la fois, ce ne sera jamais assez

Quand mon stage de césure s’est terminé et qu’il a été temps pour moi de rentrer, j’aimais tellement ce que je faisais que j’ai accepté de poursuivre en fin d’études. Honnêtement, combien de jeunes de 22 ans se retrouvent face à une telle confiance et autant de responsabilités ? J’étais désormais en France et l’entreprise en Thaïlande, donc j’utilisais ma micro-entreprise pour être payée et j’ai commencé à me poser des questions sur mon avenir. Est-ce que je ne ferais pas mieux de trouver un CDI comme les autres étudiants de ma promo ? Est-ce que ce n’était pas risqué – pour les cotisations chômage, retraites, maladies, etc – de rester sous ce statut ? Mais c’est là que mon manager de l’époque m’a dit « Pauline, ce serait dommage que tu partes. Tu as écrit des romans, il y a une belle opportunité de business à monter avec la percée des eBooks, qu’est-ce que t’en dis ? ». J’avais maintenant 23 ans et on m’offrait mon rêve sur un plateau : monter une maison d’édition. Accompagner des auteurs et permettre de casser l’image de « jungle » qu’on se fait du monde de l’édition en donnant leur chance au plus grand nombre. Alors certes, c’était sur le secteur de la romance, un genre dont je ne connaissais pas grand-chose et qui n’a jamais été mon genre de prédilection. Mais je crois, justement, que c’est cette approche différente qui a permis au projet de fonctionner. Car ce projet né dans mon canapé d’étudiante a connu une croissance incroyable. Au bout de 3 ans, nous étions 12, avec des publications en 5 langues et un CA annuel de plus d’un demi million d’euros. Mais c’est là que j’ai compris que l’ennui était aussi un signe de bonne santé. Parce que j’ai commencé à me sentir vide à l’intérieur. Je devais assurer la sortie d’un roman par semaine – et par-là, j’entends annoter chaque texte -, accompagner les auteurs, négocier les contrats avec eux et avec les partenaires, trouver les nouveaux talents, manager une petite dizaine de personnes, avoir une vue d’ensemble sur le travail de chacun et respecter toutes les deadlines, suivre les prestataires freelances, donner les consignes pour les couvertures. Bien sûr, petit à petit du monde m’est venu en renfort, mais je n’avais tout simplement plus de vie. Je ne me plains pas, attention : j’adoooorais ce que je faisais. Je vivais pour ce projet, pour mon équipe, pour mes auteurs et nos lecteurs. Je vibrais en voyant les chiffres monter, en voyant des auteurs cartonner dans les tops 100. C’était presque une drogue. Mais le fait est que je n’avais plus de jus pour moi. Pour intervenir sur d’autres projets, pour écrire. Mes vacances consistaient en 3/4 jours pris quelque part dans une forêt, le téléphone coupé, pour essayer de retrouver un peu de créativité. Un peu d’ennui, en fait. J’avais parfois l’impression de finir les semaines avec la cervelle grillée. Heureusement, j’ai découvert l’haltérophilie et le powerlifting – oh, une activité bien chronophage de plus ! Même si c’était encore beaucoup de temps investi et de discipline, cela m’aidait à rester ancrée dans le présent. A renouer avec mon corps, là où je passais tout mon temps dans ma tête. C’est devenu vital à mon équilibre. Jusqu’au jour où je me suis rendu compte que ma vie se résumait à travailler comme une acharnée, soulever des barres et peser mon riz-poulet.

Et soudain… Le vide.

Ce qui a débuté comme un projet est devenu une société à part entière, mais elle n’a jamais été la mienne. Parfois j’étais frustrée de savoir que si un jour son propriétaire décidait de vendre, ou d’arrêter, je n’aurais rien de ce que j’avais créé. Mais j’étais tellement le nez dedans que je ne pensais pas à tout ça. J’étais heureuse. Je me sentais valorisée dans cette configuration, j’y trouvais mon compte d’une certaine façon. Et puis j’avais confiance en mon mentor pour ne pas m’écarter de telles décisions. J’ai fui ces questions parce que je ne voulais pas penser à une fin. Même si j’avais parfois envie d’autre chose, parce que certains auteurs étaient capricieux ou parce que le rythme me dévorait, j’étais lancée à tout allure. Freiner était anxiogène. J’avais conscience qu’il serait difficile de trouver autant de polyvalence ailleurs, or j’étais incapable de me résumer à une seule des cordes rattachées à mon arc. Mais le 1er juillet 2022, alors que je venais d’atterrir à Bali pour mes vacances, l’impensable est arrivé : tous les livres de la maison d’édition avaient disparu du catalogue de notre distributeur. Je vous laisse imaginer la crise de PANIQUE en découvrant les messages de l’équipe en sortant de l’avion.

Nervous The Big Bang Theory GIF

S’en sont suivies des semaines de batailles administratives pour comprendre ce qui avait pu se passer, et résoudre le problème. Le plus dur, c’était le flou et l’incompréhension. Même si j’essayais de garder la face et de rester confiante, il était impossible de dormir la nuit en sachant que 12 jobs étaient en jeu. J’ai tout donné pour sauver la graine que j’avais plantée, mais je me suis épuisée. Seule l’équipe éditoriale était mobilisée, et nous nous sommes sentis abandonnés. J’ai vu mon mentor changer, un peu comme Anakin quand il sombre du côté Obscur de la Force.

star wars GIF
Là je mets beaucoup de Gifs pour détendre l’atmosphère

Tous mes repères se sont écroulés. Et vous vous souvenez du fait qu’on bossait tous en Freelance ? Pas besoin de vous faire un dessin, la précarité du statut – parce qu’il nous rend éjectables, parce qu’il permet d’exercer une pression financière de « si tu ne fais pas exactement ce que je te dis, tu ne seras pas payé » – a rendu la situation totalement invivable. J’ai fait mon maximum pour sauver le projet, et ça a marché même si cela a consommé la rupture avec mon mentor, parce que nous n’avions pas la même vision des actions à mener pour redresser la barre. Je ne voulais pas renoncer, pour mes auteurs et pour mon équipe. J’aurais sans doute dû, mais je serais partie quand même. Quel sens cela aurait fait de continuer, si c’était pour poursuivre sur un champ de ruines ? Toujours est-il qu’à ce moment-là, j’ai compris ce que j’avais passé les dernières années à faire :

Si je me noyais autant dans le travail, ce n’était pas que par passion. C’était par peur du vide.

Réapprendre à composer avec l’ennui

Du jour au lendemain, je suis passé d’un rythme effréné à l’immobilité. C’était comme un étranglement, où l’on a beau se débattre, l’oxygène n’atteint plus les poumons. J’étais sonnée. Je voyais tous les efforts fournis en coulisse par mon équipe, à quel point nous avions essayé de faire les choses bien et de respecter nos valeurs, et tout s’écroulait malgré tout. Malgré le fait que nous avions résolu le problème. Parce que nous avions sans doute mal communiqué. Parce qu’il y avait des facteurs incontrôlables qui nous dépassaient, portant leurs enjeux bien au-dessus de nous, et parce que nous n’étions finalement pas grand-chose de par notre statut. Elle fait mal, cette claque, quand on se rend compte qu’on a sacrifié tant de choses pour ce résultat. J’étais pressée de trouver autre chose, de quitter cette déception et Dark Vador. J’aurais pu me lancer à mon compte, continuer la rédaction en freelance, mais je voulais connaître autre chose. M’impliquer à nouveau dans un projet, dans une équipe. Surtout, je voulais transformer cette blessure en opportunité. En faire une chance d’apprendre de nouvelles choses. Sauf que voilà, dans ce lot de bouleversements, j’avais aussi accepté de suivre un garçon dans une nouvelle région où je ne connaissais personne, pour qu’il commence un nouveau travail. Je me sentais éparpillée, entre mon amour profond pour ce projet que j’avais construit et que j’avais du mal à quitter, entre ma ville, celle de mon compagnon, et celle où nous allions déménager. J’avais le sentiment qu’il y avait un bout de moi éclaté dans chacun de ces endroits, et que je n’arrivais pas à les rassembler pour me remettre d’aplomb. Je me concentrais de toutes mes forces sur ce nouveau projet de vie, cette nouvelle aventure à deux, mais nous avions encore quelques mois avant de déménager. Quelques mois de vide avant d’être vraiment posés. J’étais si pressée de passer à ce nouveau chapitre que j’ai enchainé les entretiens d’embauche, vendu tous mes meubles au cas où je devrais partir plus tôt que prévu, et un matin, il ne me restait que des leggings, mon chat et quelques fourchettes. J’ai compris que j’allais trop vite – j’avais deux propositions d’embauche dix jours après avoir vu toute mon équipe remerciée. Je ne me voyais pas partir seule, trois mois avant ce qui était prévu, dans une nouvelle région, à quelques heures de mon berceau familial. C’était trop d’un coup ; à ce stade j’avais atteint les limites de ma résilience. Sur les deux postes, j’ai accepté celui en télétravail pour rester active tout en suivant les péripéties géographiques qui m’attendaient. Même si j’avais eu droit au chômage, la vérité c’est que je n’aurais pas été capable d’attendre la bonne opportunité. J’étais absolument incapable de savoir quoi faire de moi si je n’étais pas lancée à mille à l’heure. Pourtant, ce n’était pas les idées qui manquaient. J’avais envie de tellement de choses… Mais pour me lancer, il aurait fallu que je prenne le temps de regarder à l’intérieur. Que je prenne le temps de trier les projets, d’instaurer des plans d’action. Alors j’ai commencé un nouveau poste, à des siècles de ce que je faisais avant. Je voyais cette opportunité comme une bouffée d’air frais, comme une chance de retrouver confiance dans une entreprise. Et ça a été le cas, j’ai découvert une équipe merveilleuse, un cadre, des obligations mutuelles, une protection. Mais je me suis rendu compte que j’avais bien trop besoin de frénésie, de tâches éclectiques, et que je me sentais à l’étroit si je n’entrais que dans une case. Je me suis investie au maximum, pensant que j’avais seulement besoin de temps pour m’ajuster à un nouveau métier. Les semaines, les mois ont passé, et le sentiment à l’intérieur de moi s’intensifiait : ça ne sonnait pas juste. Je ne me sentais pas à ma place. Si je restais dans une position où je m’ennuyais, j’allais vriller.

Movie gif. Joaquin Phoenix as the Joker in Joker turns toward us with disdain and says, "It's enough to make anyone crazy."

Chercher l’équilibre sans parvenir à l’atteindre

Ces dernières semaines, j’ai régulièrement été contactée par des ESN ou des Cabinets de recrutement, tandis que j’étais en poste. J’ai écouté les propositions, mais je ne voulais surtout pas partir pour me retrouver dans la même situation. Et surtout, on voulait me faire déménager alors qu’on venait juste de poser les cartons. Cette fois, je voulais être sûre de moi. Prendre le temps de prendre la bonne décision. Pour étouffer l’ennui et retrouver la stimulation qui me plaît, j’ai poursuivi quelques missions en freelance, le soir et les week-ends. J’ai essayé de me remettre à écrire, même si entre le CDI frôlant les 45 heures, le sport et les missions indépendantes, il ne me restait plus beaucoup de place pour cela. Parce que je voulais aussi prioriser le temps passé en famille, à construire mon nouveau nid. Surtout, je ne voulais pas retomber dans ce que j’avais connu avant, où seuls les échelons professionnels comptaient, mais où j’en oubliais l’essentiel. L’aspect personnel. La construction de ce qui dure vraiment. Puis fin novembre, j’ai eu 3 belles opportunités. Je me suis dit « allez, ça se tente ! » Ce qui m’a compliqué la tâche depuis le début, c’est que j’ai suivi mon compagnon dans un petit coin de paradis, mais où le travail – en tout cas, dans mon domaine – est loin d’abonder. Les postes intéressants se trouvent entre 1h et 2h de trajet (aller !). Difficile d’envisager un équilibre si l’on est sur la route matin et soir… Le télétravail, lui, ne s’est pas démocratisé autant qu’on voudrait nous le faire croire. Sans avoir pris le temps de souffler, ce n’est pas un rythme que je serais en mesure de tenir. Pas après ces cinq dernières années. Je me suis donc lancée dans des processus en 4, 5, parfois 6 entretiens. Quand soudain, la menace de l’ennui est venue balayer toute ma bonne volonté.

« On la veut vraiment sur ce poste, mais elle risque de s’ennuyer. Du coup, on ne pourra pas la prendre, c’est quelqu’un qui ne restera pas longtemps. »

Après avoir enfin trouvé un poste qui m’intéresse vraiment, dans une entreprise dont j’adhère aux valeurs et qui m’intéresse sincèrement, j’enchaîne 4 entretiens. Je passe chaque tour haut la main, l’harmonie avec l’équipe est présente. Je me projette : enfin ! Puis vient le dernier tour. J’ai un peu de mal à connecter avec la personne, mais c’est OK, ça arrive, puis je suis un peu fatiguée par tous ces entretiens, par le fait de répéter les mêmes choses. J’essaie de rester dedans, de montrer à quel point je veux vraiment le poste. Quelques jours passent, la RH me rappelle. « Pauline, j’ai une mauvaise nouvelle… Tu nous as vraiment retournés dans l’équipe, ça a fait l’objet de débats houleux. Mais X, que tu as vu en dernier entretien, ne te projette pas sur le long-terme chez nous. Il pense que tu vas t’ennuyer et que tu partiras pour de l’entreprenariat. C’est juste un non pour ce poste, mais on se rappelle en début d’année, tu colles quand même aux valeurs de la boîte ». Je serre les dents. Voilà l’ennui qui revient me coller aux basques. Bien sûr que je risque de m’ennuyer. Certains jours, comme tout un chacun. Mais avant de penser à mon départ, il faudrait peut-être déjà me laisser une chance de m’intégrer ? D’évoluer en interne ? Honnêtement, la colère m’est montée. J’ai remercié la personne, raccroché, et je suis partie m’isoler quelques minutes. L’ennui, toujours l’ennui. Ressorti dans chacun de mes entretiens. Parce que quand je raconte mon parcours, tout ce que j’ai fait à 27 ans, on me dit que je vais forcément m’ennuyer sur les postes. C’est certain, je faisais le travail de 3 personnes, bien sûr que je ne m’ennuyais pas ! Mais j’étais au bord de l’implosion, en manque de moyens pour me développer, complètement vidée à la fin des journées. Incapable de produire quoi que ce soit de créatif pour moi, presque un robot de chair capable de réfléchir vite, et d’agir encore plus vite. J’ai peut-être le tort d’avoir démarré trop haut trop tôt. Mais ce n’est pas comme si je cherchais à retrouver la même vie, bien au contraire. C’est un projet, un défi, une équipe que je veux. L’impression d’être morte à l’intérieur, je suis plus que ravie de l’oublier avec mon ancienne vie. Le fait qu’on me ramène sans cesse à tout ce que j’ai fait, comme si je ne pouvais rien faire d’autre, rien faire différemment dans un cursus plus traditionnel, me renvoie à cette ado qui se sentait extraterrestre. Au sentiment qu’il n’y a finalement peut-être pas de place pour quelqu’un comme moi, qui a peur du sur-place, et qui ne tient pas dans un intitulé de poste.

Alors j’ai tout plaqué, pour me réconcilier avec l’ennui

Quelque part, ça me fait chier de donner raison à X. Mais puisque je risque de m’ennuyer là où j’ai envie d’aller, autant créer mon propre itinéraire. Ce n’est pas le genre de la maison, de tourner en rond en attendant qu’une porte s’ouvre. Alors ce matin, j’ai décidé d’être fidèle à moi-même. De quitter l’entreprise où j’évoluais ces derniers mois sans trouver le défi que j’attendais. Ce n’est la faute de personne, j’ai essayé et ce n’était pas pour moi. Un corps de métier trop éloigné de ce qui m’anime, rien de plus. J’ai démissionné, et pris rendez-vous avec un comptable. J’ignore ce qui m’attend par la suite. J’ai encore deux processus de recrutement en cours, mais je me le suis promis : si je pars, c’est sûre de moi. Pour entamer une aventure où j’aurai ma place. Aujourd’hui, je n’ai aucune idée de si cette aventure se fera seule, et si oui pour combien de temps, ou dans une entreprise qui ne sera pas en mon nom. Ce qui est certain, c’est que je ferai tout pour laisser place à l’ennui. Pour l’ériger en zone des possibles, comme lorsque j’étais enfant. Pour qu’il me permette à nouveau d’écrire, et pour que l’angoisse me noue un peu moins le cœur.

Je ne sais pas où je serai lundi, mais je serai sûrement en train de m’ennuyer.

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4 Comments

  1. Perrier

    décembre 17, 2022 at 11:39

    L’ennui est inconnu d’un homme dont l’esprit a constamment faim et soif.

    1. paulineperrier

      décembre 18, 2022 at 1:39

      Je ne suis on ne peut plus d’accord 😉

  2. REINE -MARIE DELRANC

    décembre 17, 2022 at 6:14

    Toujours un plaisir de te lire, je suis sure que tu vas trouver ton équilibre.
    Bonnes fêtes de gros bisous
    Reine -Marie

    1. paulineperrier

      décembre 18, 2022 at 1:39

      Je n’en doute pas une seconde ! Il faut laisser le temps au temps 🙂

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